Orthodoxie et catholicisme : le dialogue est-il impossible dans les Balkans ? 


Sur la Toile

Il n’est pas très populaire dans les Balkans de dire que les orthodoxes et les catholiques sont issus de la même civilisation religieuse. Ici, personne n’a le courage de s’élever jusqu’au Christ et à son message, préférant s’en tenir aux divisions historiques et politiques. Le théologien laïc orthodoxe Mirko Djordjevic plaide pour un véritable dialogue, qui ne va pas sans risques.


Par Mirko Djordjevic

Depuis près de mille ans, on parle de l’orthodoxie et du catholicisme presque dans les mêmes termes que ce jour de juillet 1054, lorsque le fameux schisme est devenu officiel. Les historiens ont tout écrit, ils ont montré le visage et l’oeuvre de l’impérieux Keroularios, patriarche de Constantinople, et celui du légat pontifical.

Dans les documents sur leur mutuelle excommunication domine un langage de haine et d’extrême exclusivisme. Toutefois, même pour les chercheurs les plus assidus, il manque l’essentiel : d’où vient cette tension remplie d’émotions et pourquoi cette division des gens et des saints qui ont accepté la première science planétaire, mondialistique, le message du Christ ? Nous savons tout, mais cela, nous ne le savons pas. En fait, Rome est resté à Rome, tandis qu’il n’y a pas de « nouvelle Rome », que serait devenu l’Orient orthodoxe. Il n’y a pas de solution, disait le pape Pie XI, une solution ne pourrait arriver que par miracle. Le pape a utilisé une expression encore plus étrange : cela ne peut que se survoler. Cela siginifie que nous devrons attendre que quelqu’un, d’un côté ou de l’autre, s’élève au dessus de l’histoire, et tende les mains. Personne encore ne s’est envolé si haut.

L’Europe doit respirer avec « ses deux poumons »
« Ce n’est pas un mur », disait un penseur russe, « et même si c’en est un, il n’atteint pas le ciel ». Cela dépend, mais il reste que c’est un mur dans l’Europe contemporaine, alors qu’est tombé celui de Berlin. Un autre Russe, V. Ivanov, a trouvé la solution : l’Europe vivra spirituellement si elle respire « à l’aide de ses deux poumons ». Autrement dit, par l’unité dans la différence. C’est à vrai dire la véritable voie, mais il n’y a pas d’accord sur ce qui est primordial dans les différences, ce qui ne l’est pas, et ce qui représente le fardeau de l’histoire. Le pape actuel, 263ème dans le cortège des papes de Rome, ajoute : il n’y aura pas d’avancée dans le rapprochement des orthodoxes et des catholiques, donc de l’Orient et de l’Occident, si « la purification de la mémoire historique » ne se fait pas. Il pense à la catharsis historique, ou mieux encore, à l’équivalent chrétien de cette notion, au repentir commun.

Dans les Églises, et en dehors d’elles, une méthodologie erronée a été choisie : on prend l’orthodoxie idéale et on l’oppose au catholicime historique, et inversement bien sûr. Ainsi revient-on toujours aux origines, comme si l’histoire s’était arrêtée, ne serait-ce que dans la conscience. Mais lorsqu’on fait un pas en avant, on en fait aussi sept en arrière.

Parfois, quelqu’un se met à énumérer les péchés des orthodoxes et ces derniers les péchés des « Latins ». Ce qui est oublié depuis longtemps remonte au premier plan et devient, souvent sans raison, une pierre d’achoppement. Ainsi, les catholiques sont dans l’erreur car ils se rasent la barbe, mangent de la viande la première semaine du jeûne, et le samedi des oeufs et des produits laitiers, ils ne se marient pas, ils ne respectent pas les icônes, ils sont donc des hérétiques. Celui qui connait l’histoire ecclésiastique reconnait ici la liste des « erreurs latines » dénoncées par Keroularios déjà en cette lointaine année 1054.

En fait, on a depuis longtemps oublié beaucoup de choses. Et avec raison. Du point de vue dogmatique, reste la fameuse différence du Filioque, c’est-à-dire que le Saint Esprit procède aussi du Fils, comme l’apprennent les catholiques, à la différence des orthodoxes qui soutiennent que le Saint Esprit est glorifié « par » le Fils. Naturellement, les théologues les plus sérieux disent que cela non plus ne doit pas être un obstacle. Cette différence ne devrait pas être plus forte que l’amour. À leur tour, les catholiques font aux orthodoxes une liste de leurs « erreurs schismatiques ».

Langage de haine dans les Balkans
Il est vrai que les différences se réduisent, mais de plus en plus souvent le langage de 1054 se fait entendre ces derniers temps. Presque le même langage. C’est surtout évident dans les Balkans, là où surabonde une histoire qui dure depuis trop longtemps, comme si tous gémissaient sous le fardeau d’un brillant passé. La pendule historique balkanique sonne ses coups plus lentement. Ici, on a une longue mémoire, surtout pour ce qui est mal, pour ce qui divise les chrétiens. Et quant on a l’impression d’un changement, l’ombre du passé devient plus dense et plus maléfique.

En tant qu’autorité dans l’orthodoxie moderne, surtout serbe, Justin Popovic dans son livre de 1974 dit que tous, catholiques et protestants, sont des rénégats, des membres de la légion hérétique et schismatique, et qu’ils ne connaîtront pas le salut « tant qu’ils ne rejoindront l’Église orthodoxe avec repentir ». Beaucoup se rangent à ce modèle. Il va de soi qu’aucun dialogue ni aucun progrès vers l’unité des chrétiens n’est possible dans ces conditions. On pourrait dire que ce point de vue est obsolète. Mais Justin est le père et le maître de l’Église orthodoxe serbe et peu de gens oserait le contester. Celui qui tenterait de le faire serait proclamé rénégat et schimatique. Ainsi, le temps s’est arrêté. Personne n’a le courage de s’élever jusqu’au Christ et à son message. Même les gens bien intentionnés ne peuvent sortir du sillon du modèle historique.

Le père Sava Janjic de Visoki Decani au Kosovo pense de la même façon : « Les tentatives pour surmonter les différences fondamentales entre l’orthodoxie et le catholicisme par l’oecuménisme politique, le piétisme ou par l’oubli n’arriveront jamais à une véritable unification des catholiques avec une Église, Une, Sainte Orthodoxe, Apostolique et Catholique ».

La peu de confiance dans l’oecuménisme politique n’est pas inhabituel, car celui-ci n’a pas une grande valeur, mais il est étrange que chacun considére son Église comme la seule valable. Le point de départ est qu’il n’y a pas d’unification sans repentir. Et c’est ce qui ne va pas, c’est ce qui n’allait pas pendant des siècles et qui n’ira pas non plus au XXIème. Un autre dignitaire de l’Église orthoxe serbe, l’évêque Artemije du Kosovo est du même avis. Il n’y a pas d’Europe unie, dit-il, et il en indique les raisons : la condition pour que les choses changent en Europe, c’est de renoncer aux erreurs que Rome a faites ces 950 dernières années. Monseigneur Artemije n’admet que la réunification de tous à l’Église orthodoxe. Fondé sur cette idée, l’unité n’a aucune chance d’exister.

Les avancées de l’évêque Irinej de Backa
Heureusement, sur un espace oecuménique plus large, toute l’orthodoxie n’est pas de cet avis et pas seulement chez nous. Une sorte de scandale positif survient, comme par exemple lorsque l’évêque controversé de Backa, Irinej, a dernièrement discouru sur l’unité des Chrétiens d’Europe, sur l’orthodoxie et le catholicisme. L’évêque croit à l’unité, il n’insiste pas sur les différences et voit le monde de l’avenir différemment. Il a aussi courageusement abordé le problème du pape et de sa primauté, qui est une « place dangereuse ». Si un jour les orthodoxes et les catholiques se réconciliaient, alors, d’après l’évêque Irinej, « conformément à l’ancien ordre canonique, l’évêque de la ville de Rome serait le premier évêque de l’Univers chrétien ».

Ce sont de beaux souhaits et de belles croyances mais l’apôtre Paul a dit il y a longtemps : la foi est morte sans les actes. Bien sûr l’inverse n’est pas exclu : les actes sont de peu d’importance s’il n’y a pas la foi. Mais les premiers pas sont faits. Le pape a demandé pardon aux orthodoxes pour tout le mal que les catholiques leur ont fait dans l’histoire. Il a même invité, ce qui était autrefois inimaginable, le patriache serbe à Rome. Le pardon sera-t-il également demandé du coté serbe, nous ne le savons pas encore. Les théologiens érudits et les hauts dignitaires gardent le silence à ce sujet, mais on ne peut pas prétendre que Vukovar, Srebrenica et Dubrovnik n’ont pas eu lieu.

Beaucoup craignent les mains tendues de Rome. Mais qui sait, l’appel de Rome est peut-être un instant d’espoir et il ne faut pas le laisser passer. Il y aura toujours des différences, mais il est important qu’elles ne soient pas une pierre d’achoppement. Le meilleur juge sera celui qui aura la force de « survoler » l’histoire, de franchir ce mur qui ne s’élève tout de même pas jusqu’au ciel.

TRADUIT PAR PERSA ALIGRUDIC 
Publié dans la presse : 12 mars 2004
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