INTRODUCTION A LA DIVINE LITURGIE

 

La Divine Liturgie habituelle de l'Église orthodoxe est la Liturgie de Saint Jean Chrysostome. Deux autres Liturgies sont également célébrées pendant l'année liturgique, la Liturgie de Saint Basile, célébrée dix fois pendant l'année, et la Litrugie des Saints Dons Présanctifiés, une Liturgie de Communion célébrée en semaine pendant le Grand Carême.

Nous vous proposons deux textes de réflexion sur la Divine Liturgie et la Sainte Communion :

« La Manne de la Tendresse » 

de saint Nicolas Cabasilas, théologien laïc du 14e siècle

 

« L'Action de la Divine Liturgie » 

du romancier et poète russe Nicolas Gogol

 

 

LA MANNE DE LA TENDRESSE

par Saint Nicolas Cabasilas

L'efficacité de l’Eucharistie consiste, pour ceux qui y prennent part à ce que rien ne leur manque. Conformément à sa promesse, nous demeurons en Christ en communiant à cette table et Christ demeure en nous, car il est écrit : Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui (Jn 6,57).

Si Christ demeure en nous, de quoi avons-nous besoin ? Que nous manque-t-il ? Si nous demeurons en Christ, que pouvons-nous désirer de plus ? Il est notre hôte et notre demeure. Heureux sommes-nous d'être Sa maison ! Quelle joie d'être nous-mêmes la demeure d'un tel habitant !

Que manque-t-il à tant de bonheur ? Qu'ont-ils à voir avec le mal, ceux qui resplendissent d'une telle lumière ? Quel mal peut résister à tant de bien ? Plus rien ne peut demeurer ou venir assaillir notre cœur, quand Christ Se manifeste ainsi, en nous. Il nous entoure et pénètre le plus profond de nous-mêmes.

Il est notre refuge. Il nous enserre de tous côtés, pour qu'aucune des flèches qu'on nous lance ne nous atteigne. S'il trouve en nous quelque imperfection, il la repousse et l'expulse. Christ réside en notre demeure et l'emplit totalement de sa présence. Nous participons non à quelque chose de lui, mais à lui-même tout entier. Ce ne sont pas quelques rayons et un peu de lumière que nous recevons, mais bien le disque solaire lui-même. Ainsi, nous l'habitons et lui nous habite au point de ne former avec lui qu'un seul esprit. Immédiatement, âme, corps et toutes nos facultés deviennent " spirituels ", car ils lui sont intimement unis. Notre âme est unie à son âme, notre corps à son corps et notre sang à son sang.

Le résultat ? C'est que le meilleur l'emporte sur l'inférieur et que le divin éclipse l'humain. Il se produit, alors, ce que Paul dit de la Résurrection : Ce qui est mortel est absorbé par la vie (2 Co 5,4). Plus loin, il ajoute : Si je vis, ce n'est plus moi, mais Christ qui vit en moi (Ga 2,20). Ô grandeur des mystères !

 

L'homme de Dieu, Denys [auteur de plusieurs textes mystiques, fin Ve siècle], nous dit que les autres sacrements seraient incomplets et sans capacité de produire leurs propres effets, si on ne leur ajoutait le banquet sacré. Il est donc impossible que les efforts et la justice des hommes puissent les libérer du péché. Ils ne peuvent non plus leur en procurer les autres résultats. Lorsque les pécheurs se repentent de leurs fautes et les confessent aux prêtres, ils se sentent affranchis de tout châtiment de Dieu, leur juge. Ils ne peuvent, cependant, bénéficier pleinement de l'efficacité de cette confession qu'après s'être assis à la Table du banquet.

C'est pourquoi nous sommes baptisés une seule fois alors que nous approchons fréquemment de la Table. Étant hommes, en effet, nous offensons Dieu quotidiennement. Ceux qui veulent être délivrés du péché ont besoin de faire pénitence, il leur faut peiner et triompher du mal. Or, ils ne pourront obtenir cela qu'en y joignant le seul remède à opposer aux péchés des hommes.

Lorsque l'olivier sauvage a été greffé, le bon olivier l'assimile tout entier. Ses fruits ne sont plus alors ceux d'un olivier sauvage. Ainsi, la justice des hommes, par elle-même, ne sert à rien mais dès qu'ils sont unis au corps et au sang du Christ, en y communiant, ils en reçoivent aussitôt les plus grands bienfaits : la rémission des péchés et l'héritage du Royaume : ce sont les fruits de la justice de Christ. De même qu'à la sainte Table nous recevons le corps du Christ, corps puissant à vaincre, de même s'ensuit-il que notre justice se modèle en Christ.

 

Ce mystère est une Lumière pour ceux qui ont déjà été purifiés. C'est un moyen de se purifier pour ceux qui le veulent. C'est une onction pour ceux qui engagent le combat contre le Mauvais et les passions. Les premiers n'ont plus qu'à recevoir la Lumière du monde, l'œil débarrassé de ses humeurs. Quant à ceux qui ont encore besoin d'être purifiés, de quel autre moyen peuvent-ils avoir besoin ? Car le sang du Fils de Dieu nous guérit de tout péché (1 Jn 1,7), selon le mot de Jean, le disciple bien-aimé du Christ. En ce qui concerne la victoire sur le Mauvais, qui ne sait que, seul, Christ l'a vaincu ? Son corps est dressé comme seul trophée de victoire sur le péché. Par son corps, Il est à même de secourir ceux qui luttent car c'est en ce corps qu'Il a lui-même souffert et triomphé quand Il fut tenté.

Voilà pourquoi nous avons toujours besoin de cette chair ! Voilà pourquoi nous participons à cette Table ! Ceci, afin que la loi de l'Esprit soit active en nous, et que la vie selon la chair n'ait plus de place et qu'elle ne puisse saisir aucune occasion pour retomber à terre, comme des corps pesants, privés de leur soutien. Pour toutes ces raisons, ce mystère eucharistique est parfait. Ceux qui y communient n'ont pas à chercher ailleurs ce qu'il fournit excellemment.

 

Beaucoup s'étonnent : ce mystère qui est plus parfait que les autres semble être moins efficace que le baptême pour libérer du péché. Le baptême nous purifie sans effort de notre part, tandis que l'eucharistie exige notre labeur. Rien ne distingue ceux qui sont purifiés dans le baptême de ceux qui n'ont jamais été souillés. Alors que beaucoup qui communient au banquet eucharistique portent les traces du péché.

Dans les péchés commis, nous remarquons quatre éléments : celui qui a commis le péché, l'acte mauvais, la sanction encourue et l'inclination au mal ainsi introduite en l'âme. Spontanément, en se hâtant vers le baptême, le pécheur doit renoncer au péché. Le reste, la culpabilité et l'attirance pour le mal, est enlevé sans effort par la purification baptismale. Quant au pécheur lui-même, il meurt, pourrait-on dire, dans l'eau baptismale et c'est un homme nouveau que rend le bain.

Le coeur brisé et contrit parce que nous sommes pécheurs, nous recevons le Pain sacré. C'est lui qui libère de la sanction et de la faute, et qui lave notre coeur de son inclination au mal. L'eucharistie ne fait pas mourir le pécheur car elle n'a pas reçu la force de créer à nouveau ! Ainsi, l'eucharistie est sans effet sur un seul des éléments du péché : le pécheur lui-même. Elle lui permet de subsister non plus en tant que justiciable mais comme auteur de son péché. Certains même portent encore les signes de leur maladie et les cicatrices des anciennes blessures ; car ils ne s'en sont pas suffisamment souciés et leur préparation a été insuffisante pour recevoir l'énergie du remède. La purification de l'eucharistie diffère de celle du baptême, car elle ne noie pas le pécheur et ne le recrée pas. Elle purifie certes, en laissant vivre le pécheur et cette purification suppose un effort de sa part. Cela n'est pas dû au sacrement mais à la nature même des choses qui fait que les pécheurs sont purifiés au baptême en étant lavés et dans l'eucharistie, en étant nourris.

Ici, je voudrais parler de l'effort qui nous est demandé. Lors de notre baptême, nous étions dans un état informe et dépourvus de la force requise pour avancer vers le bien. Ce mystère réalise ses effets en nous, comme un don gratuit ! Il ne requiert rien de notre part, car nous ne pouvons rien apporter. La Table sainte, au contraire, est servie alors que nous sommes déjà formés. Nous vivons et nous sommes aptes à nous diriger nous-mêmes. L'eucharistie nous permet d'utiliser l'énergie et les armes qui nous ont été fournies. Grâce à elle, nous pouvons poursuivre le bien, sans y être obligés ou tirés. Nous nous élançons dès lors spontanément comme des athlètes exercés pour la course...

Maintenant que le Soleil s'est levé et que, par ses mystères, sa lumière éclate de toutes parts, rien ne doit retarder notre action et nos efforts. Nous devons manger notre pain à la sueur de notre visage (Gn 3,19). Ce pain, rompu pour nous (1 Co 11,24), est uniquement destiné aux seuls êtres raisonnables. Le Seigneur dit : Travaillez pour la nourriture qui demeure ((Jn 6,27), et par ses paroles, il nous ordonne de ne pas rester oisifs et inactifs, mais de venir à son banquet en travaillant. Paul est formel quand il écarte les paresseux de la table corruptible de cette vie : Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus (2 Th 3,10). Quelles oeuvres devons-nous produire si nous sommes invités à la Table sainte ?

Il nous faut être, personnellement, animés des dispositions requises, et d'abord nous purifier avant de participer à ce sacrement. Cela découle de ce que nous venons d'exposer. L'eucharistie n'est pas inférieure aux autres mystères. Elle l'emporte sur tous par son efficacité.

 

Christ rend saints et justes ceux qui lui sont fortement unis. Il les instruit en leur apprenant ce qui est indispensable. Il exerce leur âme à la vertu, transformant en actes ce que le discernement leur fait percevoir, mais plus encore en devenant lui-même pour eux : sagesse, justice, sanctifications (1 Co 1,30).

Ainsi, les fidèles deviennent bienheureux et saints à cause du Bienheureux qui leur est uni. Par lui, eux qui étaient morts ressuscitent et ils deviennent sages, d'insensés qu'ils étaient. Ils sont saints, justes et fils de Dieu au lieu d'être impurs, pervers et esclaves. D'eux-mêmes, par leur nature ou leurs efforts, rien ne leur permettrait de s'attribuer ces titres. En fait, ils sont saints à cause de Celui qui est saint. Ils sont justes et sages à cause de Celui qui est juste et sage et qui demeure en eux. Voilà pourquoi nous devons vivre la vie nouvelle en Christ et faire preuve de droiture. Ce serait obligation impossible si nous n'étions rendus aptes spécialement pour cette vie nouvelle en Christ : Nous avons été ensevelis avec lui par le baptême […] afin que nous vivions, nous aussi, dans une vie nouvelle (Rm 6.4).

 

Extrait de Daniel Coffigny,
Nicolas Cabasilas, La Vie en Christ,
Éditions du Cerf, 1993.

 

 


L'ACTION DE LA DIVINE LITURGIE

par Nicolas Gogol

L'action de la Divine Liturgie sur l'âme est grande : elle s'exerce publiquement, devant les yeux de tous, à la face de l'univers entier et pourtant secrètement. Pourvu que le fidèle suive avec révérence et zèle chacun des actes de la Liturgie, pourvu qu'il soit réceptif aux appels du diacre, son âme en sera élevée, les commandements du Christ lui deviendront faciles à exécuter, le joug du Christ lui sera doux et son poids léger. A sa sortie du temple, où il a assisté à la divine cène d'amour, il voit des frères en tous les hommes. S'il entreprend de vaquer au cours ordinaire de ses occupations, dans sa profession, à son foyer, en quelque lieu que ce soit, son âme gardera spontanément dans le commerce avec les hommes le sublime idéal d'amour, apporté des cieux par l'Homme-Dieu. Il aura spontanément plus de charité et d'affection pour ceux qu’il commande. S'il est lui-même sous l'autorité d'un autre, il lui obéira plus volontiers et avec plus d'amour comme il obéirait au Sauveur lui-même. S'il se voit implorer en aide, plus qu'en tout autre moment son coeur sera disposé à secourir, il deviendra plus sensible et donnera à l'indigent avec amour. S'il est pauvre, il recevra avec reconnaissance la moindre aumône : son coeur ému se confondra de gratitude et jamais il n'aura prié avec autant de reconnaissance pour son bienfaiteur. Et tous ceux qui ont participé à la Divine Liturgie avec zèle s'en vont plus humbles, plus doux dans leurs rapports avec les hommes, plus bienveillants et plus calmes dans toutes leurs actions.

C'est pourquoi, quiconque veut progresser et devenir meilleur doit fréquenter le plus souvent possible la Divine Liturgie et s’y engager avec attention : car elle édifie et façonne l'homme imperceptiblement. Et si la société n'est pas encore corrompue tout à fait, si parmi les hommes on ne respire pas encore une haine totale, implacable, la raison profonde en revient à la Divine Liturgie qui rappelle à l'homme le saint amour céleste pour son frère. Aussi, qui veut se fortifier dans l'amour doit, autant qu'il lui est possible, assister à la sainte cène d'amour. Et s'il se sent indigne de recevoir dans sa bouche le Dieu qui est tout Amour, qu'il assiste au moins en solidarité à la communion des autres, afin de devenir imperceptiblement et insensiblement plus parfait chaque semaine.

Immense et incommensurable peut être l'influence de la Divine Liturgie, si on l'écoute avec le dessein de mettre en pratique ce qu'on entend.

Enseignant également à tous, agissant également sur tous les chaînons, depuis l'empereur jusqu'au dernier des mendiants, elle révèle à tous une même vérité en une même langue, à tous elle enseigne l'amour, qui est le lien de toute société, le ressort caché de tout ce qui se meut harmonieusement, la nourriture, la vie de l'univers.

Mais si la Divine Liturgie agit fortement sur ceux qui participent à sa célébration, elle agit d'autant plus fortement sur celui même qui la célèbre, c'est-à-dire le prêtre. Pourvu qu'il l'ait célébrée avec piété, avec crainte, foi et amour, il est dès lors totalement pur comme les vases sacrés... S'il passe tout ce jour-là à remplir ses obligations variées de pasteur, ou bien s'il reste dans sa famille parmi les siens, ou bien au milieu de ses paroissiens, qui forment aussi sa famille, l'image du Sauveur lui-même sera présente en lui, et dans toutes ses actions c'est le Christ qui agira ; dans toutes ses paroles, c'est le Christ qui parlera. Soit qu'il engage des ennemis à la réconciliation, soit qu'il persuade au puissant la pitié à l'égard du faible ou qu'il apaise celui qui est aigri, soit qu'il console l'affligé ou qu'il exhorte à la patience l'opprimé, toujours ses paroles acquerront la vertu de l'huile de guérison et partout elles seront des paroles de paix et d'amour.

 

« Conclusion » des Méditations sur la Divine Liturgie
du poète et romancier russe Nicolas Gogol (1809-1852), auteur des Âmes mortes (1842

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