CROQUIS DU DEHORS

 

 

 Le Bon Patriarche. –

Au couvent de K....,Juin 1921. Nous recevions, ce jour-là, un vénérable patriarche de Mésopotamie. Un homme superbe, vrai géant assyrien, coiffé d'une mitre où douze torsades de soie s'enroulent en forme de cône. Ses yeux s'ouvrent larges et bons et son sourire s'épanouit dans une barbe aux reflets d'or. On lui sert le maigre absolu qui est son régime obligatoire et il nous parle avec abandon.

- Vous nous dites hérétiques. Or, nous confessons, comme vous, le Père, le Fils et le Saint-Esprit : nous croyons au Fils de Dieu fait homme, à sa double nature, à sa double volonté et à sa personne unique. Qu'est-ce qui nous sépare donc? Est-ce Nestorius ou Yakoub de Nisibe? Non. Entre nous, il y a le désert profond où l'Occident ne pénètre point; il y a le silence des siècles où règne le malentendu. Chez nous, qui sait ce qui se passe au delà de vos mers. Chez vous, qui sait ce qui se passe entre les deux grands fleuves? Tout juste les rares prêtres à robe blanche (1) qui sont venus vers notre nation. Si vos livres parlent de nous, ils répètent les querelles d'un autre âge. Nous sommes comme des malades qui pour se guérir se contenteraient de discuter sur les diverses sortes de quinine. Entre nous, il faut remettre le lien de la divine charité qui donne la vie. Si je pouvais aller aux pieds du Saint-Père, je me mettrais à ses genoux et lui dirais: « Père, me voici avec tout mon peuple. Acceptez-nous. Aidez-nous. Assurez nos écoles et notre instruction. Gardez notre foi contre les protestants. Si je suis un obstacle, je me retire. Mais sauvez ma nation... »

Je crois cet homme de bonne foi.

(1) Les Pères Dominicains de la Mission de Mossoul,

 

II

Question de tempérament. –

C'était à Soubotitza, entre Serbie et Hongrie, en février 1922. Au buffet, à si heures du soir, j'attendais mon train. Un vieux Russe à figure mystique et sac au dos, m'accoste. Il avait, lui aussi, « perdu » son train, comme on dit chez eux.

- Vous êtes prêtre catholique?

- Pour vous servir,

- Croyez-vous que je puisse manger gras ce soir?... Je suis, moi aussi, missionnaire. Docteur en médecine, naturaliste, professeur, j'ai fait la campagne de Mandchourie comme lieutenant d'artillerie. Depuis deux ans, j'ai repris du service -dans l'armée de Vrange!. Maintenant, je fais des conférences religieuses aux pauvres soldats russes, dispersés en Serbie. Voici le thème de mes premières leçons. (Et le brave homme me tend une brochure intitulée : De la pacification des esprits). J'en aurai une série de sept dont vous trouverez lés titres sur une feuille à part : « Bases possibles de l'union », etc. Mais le papier est cher. II m'en faudra trouver, des consultations, pour imprimer tout cela!...

Et le vieux docteur me lance sur la question des Églises à rapprocher et à unir, demandant si vraiment il y a une raison insurmontable qui empêche l'accord. Un autre Russe, resté élégant dans sa pauvre tenue d'exilé, s'approche et se mêle à la conversation.

- Mon Père, dit-il en très bon français, j'étais membre du concile de Moscou où nous avons élu notre patriarche Tykhon. Au moment où un vieux moine aveugle tira son nom parmi les trois candidats proposés, j'ai vraiment eu l'impression que le choix venait de Dieu. Au concile, j'avais pour collègue le traducteur en russe de l'ouvrage de Vladimir Soloviev : La Russie et l'Église universelle. J'ai voulu, une bonne fois, en avoir le coeur net sur cette grave question et je lui ai

dit : « Voyons, entre nous, qu'est-ce qui nous sépare de l'Église catholique? » Nous avons causé longtemps et nous avons conclu qu'au fond, ni doctrine, ni rite, ni discipline, ne sont vraiment en jeu dans la séparation existante. C'est, pensons-nous, avant tout, une différence de tempérament et de compréhension. Vous, Latins, vous êtes terriblement logiques. Vous voulez toujours aller au bout de votre raisonnement, sans laisser dans l'ombre aucun point de votre déduction. En votre théologie, en votre droit, tout est explicite, tout est réduit en formule rigoureuse. A nous, Slaves, il faut moins de rigueur, plus d'élasticité. Laissez-nous un peu de terrain vague, sans y bâtir.

- Mais, repris-je, le catholicisme, qui enferme sans trop de peine Latins et Saxons, Nègres, Hindous et Chinois, doit être assez large pour embrasser aussi le tempérament russe...

Le train entrait en gare.

- En tout cas, il y a une chose que je n'oublierai jamais, reprit le père laïque du concile. A notre arrivée à Constantinople, le premier secours donné aux Russes venait de Benoît XV, et si mes quatre enfants ne marchent pas aujourd'hui pieds nus, c'est encore parce qu'ils ont des chaussures envoyées par le Pape.

Pertransiens

 

Exrait de : L’union des Egises Juin 1922

 

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